Be my eyes

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Le film Be My Eyes de l’artiste Léa Collet, raconte l’histoire d’un chamboulement. Au-delà d’un film c’est une performance, une expérience collective, et un hommage intime à un proche qui perd peu à peu la vue. Il raconte l’histoire de Gilles, père de l’artiste, qui, atteint d’un glaucome oculaire, réapprend à vivre sans voir et arpente, via des technologies avancées, une nouvelle façon de percevoir. Dans une deuxième partie, l’intrigue nous invite à entrer dans une danse cathartique aux côtés de danseur.euse.s masqué.e.s par des lunettes lumineuses et fleuries. Se glissant entre les mouvements, des glitchs perturbateurs apparaissent, qui bientôt accompagnent les mouvements et décomposent la troupe.

Mon père va essayer
Va y avoir va y avoir des fleurs dans les yeux
Aux fleurs dans les yeux
Cerfs fleurs
Frère sœur
C’est se balader, souffrir, danser
Une irréductible convergence des trois
Partir d’un mouvement
Répétition, accélération
Lampe frontale plate
On ne sait pas trop d’où iels viennet
Quel est leur but
Pendant 3 jours

Partie 1 : Filmer l’intimité

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Dans la première partie du film, Léa Collet entre dans l’intimité des rendez-vous médicaux de son père. Ensemble, ils rencontrent plusieurs professionnels qui se succèdent dans le montage à travers leur voix en arrière plan. L’artiste a rencontré de réelles complications pour cette première phase car il a fallut qu’elle incarne l’ensemble d’une équipe technique à elle seule : entre ajustements de lumière, prise de son, cadrage, etc, le tout en simultané. L’espace est aussi un paramètre important : les cabinets médicaux sont exigus et n’offrent pas une liberté de mouvement propice à un tournage. En comparaison, le plateau de tournage du Fresnoy fait une envergure de 100m² pour offrir l’espace nécessaire au matériel et à l’ensemble de l’équipe. Le dernier paramètre est le temps, ici il est chronométré, un rendez-vous dure en moyenne une heure, ce qui laisse très peu de temps, les conditions sont donc rudes et prennent l’artiste au dépourvu.

Ça fait trois quatre ans que je pense à ça : entre travailler avec mon père sur la perte de vue et son changement d’appréhension de la vie et du monde, et le collectif et faire quelque chose ensemble.. C’était ça mon objectif au Fresnoy : faire ce film-là réfléchi quelques années auparavant.

Enthousiasmés par ce projet qui met en avant une déficience peu présente sur grand écran, les professionnels de la santé qui travaillent aux côtés du père de l’artiste proposent de tester de nouveaux dispositifs comme des lunettes E-sight par exemple.

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Lunettes E Sight

Les lunettes eSight sont des appareils de haute technologie qui grossissent tout ce que l’utilisateur regarde afin d’optimiser l’efficacité de sa vision résiduelle. Elles permettent aux personnes malvoyantes de retrouver leur indépendance et le choix de leurs activités quotidiennes.

Ce sont ces fameuses lunettes E-sight qui inspirent les lunettes portées par les danseurs de la deuxième partie du film. Elles ont été fabriquées par l’artiste au pôle installation du Fresnoy,

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Ces lunettes ont été conçues pour altérer les facultés visuelles. A l’inverse de la logique, une fois la lumière allumée, elles éblouissent et brouillent la vue.

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Partie 2 : Le tournage au PAF : L’art du collectif

C’est pas un film de danse, c’est pas un film qui raconte le mouvement. En fait, c’est juste l’histoire d’un groupe. On se retrouve tous ensemble et on essaie d’appréhender la vie un peu différemment.

Le projet s’est construit sur place, Léa Collet a pris le parti de tourner sans script, c’est à dire sans planifier les scènes qu’elle devra filmer dans le lieu. Cela renforce le côté expérimental de son projet qui est autant une expérience collective qu’un film. Elle retranscrit à travers son œuvre une émotion et une ambiance qui s’est instaurée d’elle-même à travers ces trois jours passés ensemble à danser, discuter, rire, manger, dormir et simplement vivre ensemble.

Il n’y a pas vraiment de script en soi et donc tout va vraiment se dérouler au fur et à mesure…
En fait, il y a des moments où on ne sait même pas si c’est des moments où on est censé tourner ou des moments où on est censé manger, discuter, mais tout va être plus ou moins filmé pour vraiment accumuler de la matière au maximum et ensuite la traiter au montage.

Le groupe a appris à se connaître et à vivre ensemble, dans un espace restreint pour trois jours de tournage intensif. Le tout est filmé ou enregistré par l’artiste. Ainsi, la vie collective devient performance et le tournage devient un moment convivial, les deux se mélangent, on ne sait plus où l’un s’arrête et où l’autre commence. C’est tous ensemble qu’ils découvrent le projet, à travers les mots de l’artiste, la lecture de texte, ou encore à travers les rencontres avec ses proches.

Dans un souci de renforcer les liens du groupe, Léa a créée une playlist diffusée tout au long du tournage, que voici :

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Gare à vous, un enregistrement audio implique des règles très strictes : personne ne doit émettre le moindre bruit, ainsi on tente de rester immobile, sans croiser les jambes (pour ne pas prendre le risque d’avoir à les décroiser), et si on lit, on doit poser la feuille pour ne pas qu’elle génère du bruit.

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Avec ces deux extraits choisis, soyez aux côtés des artistes lors des enregistrements de la voix off du film

Cette session d’enregistrement est originale car elle n’a rien des conditions ordinaires d’enregistrement. Habituellement, ça se fait en cabine pour être sûr de ne pas capter le moindre son parasite, que l’acoustique soit idéale… Ici, à nouveau, le collectif prime sur le reste, chacun·e prend la parole, tous dans un ordre spécifique, toutes et tous s’écoutent et commentent les prestations des un·e·s et des autres. L’expérience du moment semble faire naître un résultat plus authentique, et l’on s’écarte d’une vision très austère et réglementée de la production d’une œuvre. Léa Collet cherche avant tout à faire ressortir les personnalités de chacun·e dans un film intime qui, aux portes de la science fiction, s’ancre profondément dans le réel.

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Laisser place à l’erreur

Baser tout un film sur une expérience collective est un risque qu’a relevé l’artiste. En effet, dans le processus de création des œuvres des étudiant·e·s du Fresnoy, tout est à peu près calibré pour qu’en quelques mois, le projet prenne vie. Or ici, partir sans scénario, faire les enregistrements sons en collectif, dans une salle qui ne s’y prête pas et tourner des heures de rush, c’est laisser la porte ouverte à l’erreur. Celle-ci prend une place particulière au cœur de ce projet, elle est utilisée comme un élément à part entière de la narration.

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Le film comme support

L’erreur est également illustrée dans le film par les glitchs (un bug ou une erreur d’équipement soudain.e et souvent temporaire). Ici volontaires, ils viennent troubler la vision et font perdre tout repère visuel.

Pour créer ces glitchs, c’est en post-production que ça se passe. Via le data-moshing et le machine learning, Léa Collet désintègre ses images, les fait se superposer, se broyer, s’enlacer, pour évoquer une poésie même à travers le médium que représente l’image.

L’audiodescription du film est quelque peu étonnante. Elle se compose de quelques phrases, courtes, elles pointent du doigt la forme de l’image, décrivent quelques éléments ou quelques détails, mais on comprend rapidement qu’elle ne correspond pas à une audiodescription de l’artiste. En effet, elle a elle aussi un rôle à jouer dans ce film. Les phrases ont été écrites.

Mais Léa, la poésie c’est pas l’abstraction, la poésie c’est juste une autre manière de parler et d’écrire.

Après une conversation avec l’auteure de l’audio description, qui s’inspire de ce que peut apercevoir le père de l’artiste du film de sa fille, elles décident ensemble de partir sur des choses plus abstraites. Lorsque l’on comprend, au visionnage.

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Imprégnez-vous de l’ambiance du tournage du film avec ces deux extraits sonores issus du tournage

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